1 - On associe le Parti Pirate au monde numérique (donc virtuel), quelles seraient les applications du parti dans notre quotidien ?
La frontière entre le « monde numérique » et le « monde physique » est de plus en plus ténue. Notre société s'appuie massivement sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication, que ce soit dans le monde professionnel, dans les loisirs, ou encore dans la vie quotidienne. Concevoir que le « monde numérique » est « virtuel » n'a plus grand sens car les mondes physique et numérique sont de plus en plus liés : on planifie ses soirées sur les réseaux sociaux, on poursuit une réunion de travail par courriel… Le médium ne change pas nécessairement la nature des échanges entre les personnes. Les aspects immatériels de notre vie sont donc à protéger, au même titre que le reste.
Ainsi, le Parti Ꝓirate travaille pour l'amélioration des conditions de vie des citoyens, et pense que cela passe par l'application d'un principe à la base de la démocratie : la liberté. Nous militons, dans l'esprit des Droits de l'Homme, pour moins de surveillance et de répression, et pour que ce qui ne nuit ni à autrui, ni à la société dans son ensemble, ne soit interdit.
Les thématiques liées au partage de la connaissance et de la culture ne sont que les parties les plus visibles des combats du Parti Ꝓirate. Il se passe en effet des choses bien plus graves dans le domaine des atteintes aux libertés fondamentales. On a vu passer ces dernières années, dans l'indifférence générale, plusieurs lois portant sur la surveillance et la censure généralisée des communications électroniques, le fichage systématique des citoyens, ou encore la taxation des opérateurs de télécommunication afin d'alimenter des budgets structurellement déficitaires. Le Parti Ꝓirate réalise un travail de veille au niveau national et européen sur ces questions, et milite pour contrer les textes portant atteinte aux libertés fondamentales.
2 - Est-ce que le Parti Pirate se réclame d’un courant de pensée antérieur ?
Dans le sens « successeur de » ou « fils de », non. Le Parti Ꝓirate puise ses origines dans la culture du Libre et l'esprit libertaire du Net. Il construit son propre courant, de façon pragmatique et participative, en s'affranchissant du dogme gauche/droite qui biaise tout débat et action en politique.
Les sympathisants du Parti Ꝓirate viennent de tous les horizons. Certains ont déjà un passé politique, militant, syndicaliste ou associatif, et d'autres sont entièrement nouveaux ; certains se déclarent proches des idéaux anarcho-libertaires, communistes révolutionnaires, alter-mondialistes, écologistes, d'autres encore se revendiquent centristes, républicains, libéraux ou de droite.
La plupart sont en fait simplement des gens indignés contre la multiplication des atteintes aux libertés civiques en France, et avant tout des citoyens excédés par les pouvoirs oligarchiques qui ont mainmise sur la démocratie française.
Le mélange est parfois agité, mais toujours intéressant. Ce qui rassemble les membres du Parti Ꝓirate est la volonté de défendre leurs libertés, ainsi que de favoriser le partage de la connaissance et de la culture. C'est l'élan mondial de libération et de solidarité qui a débuté l'année dernière avec la défense de WikiLeaks, s'est poursuivi avec le printemps arabe et celui des Indignados, et qui anime actuellement l'automne protestataire d'Occupy Wall Street.
Les pirates se retrouvent dans des valeurs communes proclamées dans le manifeste intitulé le Code des Pirates (http://ppfr.it/codepirate).
3 - Quelle est la part d’utopie (si elle existe) dans ce projet ?
Tout projet politique a sa part d'utopie ; celle défendue au Parti Ꝓirate vise à unifier les mondes matériel et numérique autour de la notion de partage de la connaissance et de la culture.
Le Parti Ꝓirate travaille autant à développer une utopie qu'à éviter les contre-utopies. Nous craignons que nombre de contre-utopies, comme «1984» de Georges Orwell, ne deviennent réalité ; les technologies actuelles le permettrait. Les brevets sur le vivant menacent de nous mener à un monde semblable à ceux du « Meilleur des mondes » ou de « Bienvenue à Gattaca ». En cela, le Parti Ꝓirate fait avant tout en sorte de ne pas avancer dans la mauvaise direction.
Internet, de par sa structure non-hiérarchique, et sa synergie temps-réel, a permis de mettre en application de nombreux concepts autrefois réputés utopiques et qui ont désormais bouleversé la société. Les pirates du monde entier se servent de cet outil pour concrétiser leurs idées : c'est par exemple le cas du Parti Ꝓirate allemand, qui a mis en place une plate-forme de « démocratie liquide » dont l'objectif est d'offrir à terme un service de débat et de vote électronique, afin de rendre applicable le concept de démocratie directe, qui ne pouvait avant Internet être mis en œuvre qu'à très petite échelle.
4 - Vous insistez sur les notions de liberté, égalité, fraternité. On ne navigue pas un peu dans le pathos pour le coup avec cet appel aux grandes valeurs de (ce qui reste de) notre République ?
Liberté, égalité fraternité: c'est ce que l'on nous vend à toutes les sauces depuis notre plus jeune âge. Tellement répétée qu'à force, cette devise perd de son sens. C'est normal alors, pour un parti qui désire changer la politique, de vouloir redonner une signification à ces paroles. Mais c'est pour ne pas réutiliser ces mêmes mots creux qui ne veulent plus rien dire que le Parti Ꝓirate a opté pour une autre devise : «Liberté, Neutralité, Partage». Ces trois mots sont plus forts que ceux de la République, dans le sens où ils ont été choisis par des personnes qui se sentent réellement concernées par eux. On passe de mots creux à des mots chargés de signification.
Ainsi, la neutralité du Net est ce qui garantit à chacun, qu'il soit entrepreneur ou utilisateur d'accéder de facon égale à Internet ; il s’agit de la traduction du concept d'égalité en terme d’accès aux ressources numériques. Sans rentrer dans des explications techniques, un réseau neutre est un réseau qui ne se préoccupe pas des données circulant dessus. L'air est par exemple un réseau neutre : il ne déforme pas nos propos. Porter atteinte à la neutralité du Net, c'est donner la possibilité aux opérateurs réseaux, ainsi qu'aux gouvernements de nuire à la liberté d'expression ainsi qu'à la libre-concurrence, dans la mesure où sans neutralité du Net, il devient possible pour un Fournisseur d'Accès à Internet de bloquer l'accès au site d'un concurrent.
Les atteintes à la neutralité sont perpétrées par ceux qui veulent mettre le peuple et l'économie sous tutelle ; c'est un enjeu majeur qui dépasse les clivages entre courants politiques. Pourtant, à part quelques experts des réseaux, personne n'évoque ce sujet. Nous ne pensons donc pas qu'il soit du domaine du pathos que de vouloir insister sur ces notions ignorées dans les débats politique, que ce soit par ignorance ou par intérêt personnel.
5 - Qu’est ce qu'il a de pirate finalement ce parti ?
L'assemblage des noms 'Parti' et 'Ꝓirate' représente à première vue une contradiction qui questionne l'entendement : elle peut signifier la volonté de s'approprier la politique, au sens noble de gestion de la société, de ne plus l'abandonner à une caste de politiciens et lobbystes pour l'ouvrir à la souveraineté du peuple.
Paul Da Silva, précédent président du Parti Ꝓirate, a développé cette réflexion dans un essai au titre frappant, « Piratons la démocratie », librement téléchargeable.
L'esprit, ensuite. Le pirate aime essayer de nouvelles choses et n'a aucune considération pour le status quo. Le tout dans une démarche de féroce transparence et d'organisation souple qui favorise l'initiative.
Une des choses que nous remarquons est que beaucoup des nouveaux membres du Parti Ꝓirate viennent en disant que les hommes politiques leurs déplaisent et qu'ils ne se reconnaissent pas dans leurs élus, mais qu'ils sont séduits par ce que nous faisons. Le Parti Ꝓirate offre la possibilité de « faire de la politique » sans pour autant s'embourber dans les partis traditionnels. Rien que cela est pour nous une grande source de satisfaction.
6 - Associé à l’univers de l’information et de l’informatique, ce mot "pirate" résonne comme un appel au téléchargement illégal. Le partage de la culture et de l’information est au centre de votre doctrine, ce qui n’est pas sans soulever des questions. Quelles sont vos propositions pour rétribuer les artistes ? Idem pour les brevets ?
Au niveau national, nous participons aux travaux de réflexion. D'une façon générale, l'idée fondatrice est de rémunérer la « création » (au sens large) et non plus la « production ».
Pour la musique, cela fait plusieurs années que différents modèles économiques ont été mis en place et validés par l'usage ; on peut citer à titre d'exemple les plate-formes Jamendo et Bandcamp, ou des artistes comme NIN et Amanda Palmer. Malheureusement, il reste encore des catégories d'artistes musicaux pour qui on n'a pas encore trouvé de solution, nous pensons notamment aux grandes formations orchestrales dans la musique classique. Une chose est sure : l'approche actuelle employée par les majors n'est plus adaptée aux usage des consommateurs et doit évoluer. C'est un travail que le Parti Ꝓirate ne réalise pas seul : il est important d'impliquer des experts en économie, des artistes, des entrepreneurs de la musique, etc, afin de ne pas imposer des solutions qui seraient déconnectées de la réalité.
En ce qui concerne les brevets, la questions est vaste car il faut la traiter par domaines : droits d'auteur (qui sont un « brevet » sur l'imaginaire), brevet de réalisation industrielle, brevet de conception… Mais une conclusion est générale : le concept d'un brevet est de permettre la rémunération de la prise de risque de l'inventeur, et non d'assurer une rente pour ses petits-enfants. Dans tous les domaines il est nécessaire de réduire les durées d'exclusivités pour les faire correspondre à la société actuelle. Des types de brevets doivent même être supprimés, et il faut veiller à ne pas laisser s'installer certains comme ceux sur le vivant ou les choses de l'esprit.
Il faut aussi mentionner les financements abusifs dans la recherche et la médecine. Par exemple, l'homéopathie bénéficie de financements directs et indirects de la part de l'état, alors que la science n'a mis en évidence aucun effet positif supérieur à celui d'un placebo ou à la guérison naturelle. Le service médical rendu, critère important d'évaluation pour la prise en charge par la sécurité sociale, est donc très mauvais. Et pourtant l'homéopathie est valorisée au détriment d'autres traitements qui eux sont scientifiquement reconnus comme efficaces. Il y a donc un travail général à faire.
La problématique de la rémunération de la création, qu'elle soit artistique ou industrielle, est fortement liée à celle de son exploitation. Le Parti Ꝓirate travaille pour raccourcir les périodes d'exclusivité tout en encourageant la mise en place d'écosystèmes économiques fondés sur le partage des savoirs. C'est un réel contre-pied aux modèles historiques, mais le changement est devenu nécessaire (et même inévitable) avec la numérisation de notre société.
7 - Quelles sont les prochaines échéances pour la mouvance lyonnaise ? Les législatives ? On m’a parlé d’une liste à Villeurbanne ? Quels sont les objectifs ?
La prochaine échéance est les législatives en 2012 : nous présenterons au moins un candidat dans la 6e circonscription du Rhône (Villeurbanne) et une candidate dans une circonscription de Lyon.
En revanche, le Parti Ꝓirate ne se présentera pas aux élections présidentielles de 2012 : elles sont trop lourdes, et trop chères pour un petit parti politique. Également, la barrière des 500 signatures favorise les grands partis établis; mais le Parti Ꝓirate ne se privera pas pour autant d'intervenir dans les débats de la campagne présidentielle.
En ce qui concerne les élections municipales en 2014, le PꝒRA présentera des candidatures à Lyon. Là encore nous avons beaucoup de choses à dire sur l'amélioration des transports en commun, la transparence des administrations locales dans l'attribution des budgets, le rapprochement des élus vers les citoyens, l'usage abusif de la vidéosurveillance et aussi la qualité de l'air en ville.
Nos objectifs se synthétisent en :
- faire connaître et adopter nos idées pour améliorer la vie locale
- se faire connaître davantage; nous sommes connus et reconnus des autres partis, des structures militantes, du milieu étudiant, mais pas du grand public
Nous sommes pragmatiques sur les résultats de ces élections : nous ne serons pas élus. Mais ce n'est pas un problème, car avant tout nous ne faisons pas de la politique pour être élus mais pour influer sur la prise de décision. Être élu est certes un très bon moyen de le faire, mais ce n'est pas le seul.
Ainsi, nous proposons nos idées d'amélioration et nous en débattons avec les autres partis politiques locaux. Lorsque le résultat de nos réflexions se retrouvent défendus par d'autres que nous, nous savons que nous avons eu un impact positif sur la société.
8 - Votre nombre d’adhérents en France ? Sur le Grand Lyon ?
Il y a un grand écart entre le nombre d'adhérents au Parti Ꝓirate et le nombre de sympathisants. Le rassemblement se fait sur les outils sociaux, et sur des actions ponctuelles comme nos pétitions contre LOPPSI ou HADOPI
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Ce texte a été rédigé par le Parti Ꝓirate Rhône-Alpes, avec la contribution éclairée de plusieurs membres du Parti Ꝓirate et de ses sympathisants. Contrairement à d'autres élus et partis politiques, nous l'avons préparé de façon entièrement transparente. Il n'est pas le résultat d'un copier-coller d'une fiche générique par une secrétaire, mais bien le fruit d'un travail spécifique réalisé par les personnes directement interrogées.
En regardant l'historique des contributions, vous pouvez voir nos hésitations, nos errements et nos reprises. Et nous en sommes fiers, car nous travaillons en toute honnêteté. C'est cela que nous appelons « faire de la politique différemment ».